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Publié le par Mélanie

 

Rose c'est Paris 6 

 

Un jour, d'un coup, elle n'en put plus d'être célibataire.

Elle décrocha le téléphone, improvisa une excuse, raccrocha sans honte.

Dix ans, elle n'avait jamais été malade. Elle pouvait bien s'accorder une semaine de réflexion.

 

Elle posa le bol dans l'évier, la cuillère dans le bol, fit couler un peu d'eau pour que le fond de café n'attache pas. Elle mouilla une éponge, la fit lentement glisser sur les étoiles passées de la toile cirée, observa un instant la petite constellation de miettes qu'elle venait de se créer sur la moquette, fit un pas vers l'aspirateur, s'arrêta.

Aujourd'hui, elle allait s'écouter.

Elle se répêta cette phrase pour elle-même, avec un petit début de plaisir.

Presque trente ans qu'elle était sur la Terre, presque trente ans qu'elle avait consciencieusement, comme on le lui avait appris, noyé ses questionnements et ses envies dans les tâches simples et successives du quotidien.

La nécessité est un piège, songea-t-elle.

Aujourd'hui serait un jour spécial. Rien que parce qu'elle l'avait décidé.

 

Elle sortit une feuille, un stylo, les posa sur les étoiles passées de la toile cirée, s'assit devant, se releva. Elle prit un torchon, le passa sur la table, jeta la feuille un peu ondulée à la poubelle, en sortit une autre. La déposa sur la table. Se rassit. Son regard se perdit.

Elle examinait ses options.

 

Le plus raisonnable était encore d'attendre.

A raison de quelques sorties par mois -dont elle pouvait toujours augmenter le nombre et la fréquence- et de nombreux voyages dans les transports en commun, il était raisonnable de penser qu'elle finirait par rencontrer quelqu'un. Un jour imprévisible, peut-être demain, peut-être tout à l'heure, ses yeux croiseraient ceux d'un autre individu, qui se trouverait par hasard être beau, grand, gentil, drôle, intelligent, parfait, et célibataire. Elle pouvait continuer à se le dire. Elle pouvait se raconter les différents scénarios possibles, les peaufiner, les peupler de détails, se masturber chaque soir, comme elle faisait depuis dix ans. 

 

Elle pensa à froisser la feuille, se relever, rappeler Guérin, aller travailler.

 

Et puis non.

 

Elle prit le stylo.

Ecrivit, tout en haut de la feuille blanche, bien centré, "Solutions".

Elle s'appliqua à former chaque lettre, la majuscule, la longue langue du l, le point du i qui devait être distinct de la petite barre droite du t, et la pointe qu'elle faisait glisser avec lenteur sur tout ce blanc lui permit de laisser échapper encore quelques secondes.

 

Le stylo traversa violemment la pièce, heurta un livre posé sur l'étagère en équilibre, le livre tomba. Elle l'observa, à terre, déployé, ouvert à elle ne savait quelle page, ouvert sans qu'elle l'eût voulu.

"Les livres emprisonnent les vies", se dit-elle. Cela sonnait bien. Elle le répêta à voix haute, s'écouta.

Elle observait l'objet inerte, les pages qui se cornaient, la photo qui dépassait, le stylo à côté.

Elle décida finalement de se lever, alla ouvrir un tiroir, prit un autre stylo. Elle essaya de ne pas le choisir.

 

Elle s'interdit de rayer son titre, ou de prendre une autre feuille.

Elle attendit une minute, une minute entière.

Puis, très vite, elle écrivit:

"les livres sont un appel

immobiles ils crient

mais ils sont un piège

ils emprisonnent nos vies"

Elle relut, raya les derniers mots, réécrivit "ma vie".

 

Soudain, elle fut envahie par une vague d'une colère tumultueuse, précise, intense. Son coeur se mit à palpiter comme ces petits chats qu'on emmène chez le vétérinaire,  elle savait que ses joues rougissaient, elle inspira, expira bruyamment. Elle reprit le stylo, le serra, écrivit en lettres hachées, saccadées, majscules, une autre phrase.

"L'ECRITURE AUSSI"

 

Elle jeta le deuxième stylo, le regarda heurter une bougie. L'objet imita la course du livre, sécrasa posément sur la moquette. le bougeoir roula un peu. De petits ronds de cire rouge vinrent se mêler à la constellation de miettes. Elle songea au bonheur que cela serait de se lever, de ramasser la bougie, le bougeoir, le livre, les stylos, de reposer chaque objet à sa bonne place, de brancher l'aspirateur, d'éradiquer la petite constellation, de sortir faire quelques courses. Elle songea au soulagement que cela serait de ne plus sentir cette petite boule de conscience qui commençait à se former dans sa poitrine, elle ressentit presque ce soulagement facile, elle le connaissait bien.

Elle en sourit.

 

Et puis elle se mit à rire, comme une démente.

 

 

***

 

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marianne 10/02/2011 20:10


par contre c'est très très bien écrit !


mélanie 10/02/2011 23:12



ha merci! Pour le côté triste, je suis grave oppressée par Houellebecq ces jours-ci. N'ouvre pas Les Particules Elémentaires sans un bon tube de Xanax à côté (ou une bonne tranche de saumon ^^)



marianne 10/02/2011 20:09


elle est vachement triste ton histoire. et puis elle est bête cette fille, elle a qu'à faire ce qu'elle veut tous les jours ! ^^