aujourd'hui, demain... quelle différence, ils finissent tous en hier.

Publié le par gratin

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"La grive chante dans le taillis. Ce qu'elle dit est exactement en rapport avec les feuilles mortes dorées et le petit vent froid. C'est un oiseau modeste mais qui connait son affaire."

 

"Quand le vent tombe, je vais fumer une pipe dehors. Le ciel est aussi blanc que la terre. Il y a une telle épaisseur de neige sur tout que tout a disparu. A peine si une ligne noire comme un fil de tabac dessine le contour des arbres. On a frotté la gomme sur tout: la page est redevenue presque blanche. Les grands châtaigniers des Chauvin sont effacés; restent à peine des traces là où ils étaient. Le silence et le blanc font un tel vide qu'on a envie de mettre du rouge et des cris dans tout ça avec n'importe quoi. On ne veut pas se laisser aller. On a mille petites combines. Voilà à quoi servent les familles. Les femmes par ce temps-là sont des bénédictions. Pour dix minutes. Mais après? Refaire le monde entier: il en faut du matériel! On s'aperçoit qu'en temps ordinaire on a à portée de main des petits riens qui sont tout. La sécurité ne réjouit pas. Ce qui compte, pour le bonheur, c'est de tout remettre en question. Etre heureux c'est abattre des atouts, ou les attendre, ou les chercher. Forcer la main est magnifique."

 

"Subitement, un matin, j'en ai marre. Je demande quoi, somme toute? Un peu d'amitié, ce n'est pas le diable! Je suis, je crois, impressionné par les déserts gris que nous traversons et par le mauvais temps qui arrive. Le regard de l'artiste est laid: d'accord. J'ai eu le temps de le voir se promener sur les choses et sur moi. Je ne lui demande pas d'être moins répugnant. Je m'en accomode. J'aimerais... Je ne sais pas quoi! Si je me dis que j'aimerais de la gentillesse, je reconnais tout de suite qu'il a le droit de ne pas être gentil, et d'ailleurs il l'est, à sa manière. Si je me dis que j'aimerais avoir un peu d'attention, je pense tout de suite que je suis un sacré couillon d'attacher de l'importance à des momeries qu'il pourrait très bien faire sans y penser, et qu'il fait d'ailleurs. Si je me dis que j'aimerais sentir un peu d'amitié, je me demande ce que c'est l'amitié, puisque j'en ai pour lui et ça signifie quoi? Je ne sais pas ce que j'aimerais mais, ce que j'ai, j'en ai marre. Je voudrais qu'il trouve tout seul ce qu'il faudrait faire. J'ai l'impression que, si une chose semblable arrivait, le soleil et la lune se mettraient à danser ensemble."

 

"Ce pays sans pluie, c'est zéro; avec la pluie c'est encore moins, mais on se débrouille mieux avec des manques qu'avec rien."

 

"Il est sorti en courant avec l'idée de se précipiter dans n'importe quoi, à condition qu'il y tombe de son propre poids. (C'est pourquoi certains types -et surtout des femmes- se jettent du haut des ponts dans des rivières. Ce n'est pas à la rencontre de l'eau qu'elles vont: c'est vers tout ce qui leur manque. Elles savent bien que ce n'est pas dans l'eau, au contraire, mais comment résister au plaisir d'aller enfin vers n'importe quoi, sans effort, de son propre poids? Ce qui est chouette, c'est le temps qu'on met à tomber du pont.)"

 

 

(Giono, Les grands chemins)

 

 

 

"C'est le matin de bonne heure" etc...

Ce qui est bien chouette avec Giono c'est qu'il fait partie de ces auteurs à qui il faut faire confiance. Il y a des auteurs, tu commences à les écouter, ils arrêtent pas de te faire chier avec des mots compliqués, des références à Machin, et des tas d'autres trucs dans le genre qui font qu'on reste à la porte de l'histoire. On la voit bien, on l'apprécie même, à l'occasion, mais bon, on voit tout ça de l'extérieur parce que que monsieur nous balance sans cesse des "hé lecteur, me comprends-tu?". On répond oui et paf on est sur le seuil. Oui oui, moi je comprends, moi je suis là en train de lire ton histoire, toi, auteur.

Jeannot Giono il fait pas ça du tout. Il regarde même pas si on est sur le seuil ou pas, le mec on a bien l'impression qu'il se raconte l'histoire à lui tout seul. Il met des mots, on est pas sûr qu'il a envie qu'on le comprenne. Il se fait son petit tableau, et il nous laisse nous promener dedans. Alors on rentre. On s'oublie un peu, bien obligé. 

Giono, en fait, il nous rappelle que le langage est personnel. On s'en rend pas compte parce que les mots qu'on utilise ont l'air d'être pareils, mais mon noir c'est pas le même que le vôtre (que le tien devrais-je dire, ni que le tien, ni que le tien etc). Quand je dis noir ça me fait penser à tout un tas de choses qui sont bien trop nombreuses et bien trop énormes pour entrer dans quatre petites lettres. Qui ne sont pas dans le mot donc; que vous ne voyez peut-être pas donc. Et donc on a chacun notre langue, c'est pas la peine de faire semblant. La plupart du temps on essaye quand même, on adapte. Bon alors je veux dire noir pour dire que c'est la nuit, je vais rajouter soir ici, jeter un oeil dans le ciel pour y accrocher deux-trois étoiles et finir ma phrase très vite parce qu'on n'a pas le temps de voir bien loin. Giono il s'embarrasse pas de tout ça. Il nous balance il fait noir et démerdez-vous. Ses textes sont des petits labyrinthes, emplis de connotations... Si vous voulez comprendre il faut oublier vos carcans, et rentrer tout nu là-dedans. Ya pas de jalons pour vous guider mais hé, vous allez voir, c'est peut-être tout aussi bien comme ça. Alors on rentre. On se perd un peu, et c'est beau. Tout simplement.

 

"Le soleil n'est jamais si beau qu'un jour où on se met en route", qu'il dit pour terminer. Ouais parce que bon, le tableau, il est sympa, mais les gens qui sont dedans... En fait voilà, on est bien avec soi-même (et encore, déjà on a de la chance si on y arrive), et les autres, faut pas s'y habituer. Sinon ça dégénère.

 

 

L'enfer,... hein Poulou.

 

 

 

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Raphaël 07/11/2010 00:44


AH bah ! tiens ça m'intéresse aussi. Et je serai bien curieux de savoir si même ces fameux artistes lumineux rampent pas dans le même noir que les autres finalement.

Et là où ça me ferait vraiment bouillir le ravioli ce serait de trouver un artiste qui ne soit pas un sombre et que ses oeuvres me plaisent. Alors là, non seulement je tire mon chapeau mais en plus
je le mange.


Marianne 23/10/2010 11:35


"La parole est à la langue, ce que la langue est au au langage." (Saussure) Et la parole devient parfois idiolecte, mais ici je ne pense pas vraiment.
le regard de l'artiste est souvent sombre parce que c'est plus facile de créer du sombre venu des humeurs que de la lumière venue du coeur. Les artiste de la lumière sont moins nombreux, mais ils
existent ! Ce sont mes idoles.


mélanie 24/10/2010 22:59



ha, qui par exemple? Je cherchais justement l'autre jour.