En ce jour, laissons la parole à Patrick.

Publié le par grr atteint

 

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Patrick BOUSQUET est libraire à Paris depuis 1985 (Nordest, dans le dixième), et le voilà qui couche tout pile ce que je pense aussi sur un papier de Libé (daté du 20 déc 2011) :

 

L'autre jour, vers 15 heures, je m'approche de ma librairie et j'aperçois une jeune femme qui mitraille ma vitrine de Noël avec son iPhone. J'engage la conversation et lui demande l'intérêt qu'elle peut bien y trouver. "Je photographie les couvertures des livres qui m'intéressent pour pouvoir les commander sur Internet", me dit-elle. En entendant cette réponse, je pense à Lucien Jerphagnon, et, avec lui, je songe : Homère d'alors. (De l'amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles, entretiens avec Christiane Rancé, Albin Michel) Hé oui, les commerces "de rue" sont nombreux à être victimes de ces pratiques déloyales. Un spécialiste de guitares de la rue Victor-Massé avec qui je prenais un verre m'expliquait il y a peu que certains clients venaient essayer des instruments dans sa boutique, lui demandaient moult conseils avant de partir sans le moindre achat, ni même revenir. Ils achètent maintenant leurs instruments sur Internet, moins cher bien sûr. Soyons clairs : les consommateurs sur Internet veulent le beurre et l'argent du beurre, mais ils ont de plus en plus tendance à négliger la crémière. Bientôt, la dame de l'autre jour ne trouvera plus de vitrines à photographier, l'amateur de guitares trouvera moins facilement de bons professionnels pour l'orienter. 

Qui aurait cru, il y a dix ou quinze ans, qu'autant de consommateurs se transformeraient si vite en serial-killers de commerçants indépendants, l'index rivé sur le clic gauche de leur souris devenue gachette. Et ils tirent! Ils tirent! A Noël, c'est une pluie de missiles qui réduit en cendres ou endommage nombre d'entre nous, surtout les libraires, les plus fragiles. Dans leurs dix dernières années, plus de 15% ont fermé leurs portes. Et de nouvelles questiosn ont surgi dans l'esprit de celui qui a vendu Indignez-vous! de Stéphane Hessel : à quoi bon s'indigner aussi massivement contre les puissants, les grands groupes commerçants ou financiers si l'on s'en va cliquer en faveur de ces mêmes grands groupes? Sommes-nous allés faire un tour dans les entrepôts du e-commerce, pour interroger les employés de ces chaînesaux cadences folles sur leurs salaires, leurs conditions de travail?

Résumons-nous : les éditeurs imposent aux libraires des conditions commerciales insuffisantes à leur survie, les loyers des centres-villes deviennent peu à peu inaccessibles au commerce de livres, trop faiblement rentable ; les grandes enseignes culturelles se multiplient et continuent d'exercer une forte attraction ; une partie des lecteurs se met à préférer la relation virtuelle à l'échange "charnel", intellectuel ou de simple bon voisinage ; les "tablettes" menacent d'envahir la planète Gutenberg... Et voilà que l'Etat profite de ce moment critique pour imposer, sans la moindre négociation, une augmentation de la TVA sur le livre de 5,5 à 7% ! Cette hausse met en danger la profession de libraire. La vente des livres neufs est pourtant encadrée en France par la loi Lang qui impose un prix de vente unique, quelle que soit la taille su magasin et de l'enseigne. L'un des principaux objectifs de ceux qui ont inspiré cette loi était de favoriser un maillage serré de points de vente de livres sur le territoire afin d'assurer la diffusion et la vente d'une production aussi diversifiée que possible. Le développement des grandes enseignes culturelles et du discount faisait en effet apparaître un risque de "standardisation" de la production et donc une menace sur la viabilité économique de livres de qualité, ou plus difficiles, bref une menace sur la liberté d'éditer. Comment expliquer les difficultés qu'il y a aujourd'hui à exercer le métier de libraire indépendant malgré cette loi protectrice?

Commençons par un exemple : pour vous faire payer 1,10 ou 1,20 euros le café que vous buvez sur le zinc avant d'aller travailler, le bistrotier multiplie par 5 ce que lui coûte votre tasse. Plus tard, vous payez 50 euros un pull que le marchand de vêtements a acheté 10 ou 15 euros, parfois moins. Coefficient multiplicateur : 3, 4, 5 et plus. Les libraires, eux, lorsqu'ils achètent le prix Goncourt chez Gallimard, multiplient par 1,33 ou 1,35, au mieux 1,40 le prix facturé par la maison d'édition, selon la remise accordée par ce fournisseur sur le prix unique du livre. Et pourtant les libraires ont les mêmes frais fixes que les autres : salaires, loyer, électricité, téléphone, etc. Il leur faut quand même envisager un modeste bénéfice, histoire de perénniser la petite entreprise. 

Cette hausse de la TVA peut donc être fatale à des centaines de libraires : n'ayant pas le choix du prix des livres qu'ils vendent, il leur sera impossible de répercuter le manque à gagner. Sans compter le poinds financier de l'ensemble des volumes de leur fonds acquis à une TVA de 5,5% et qu'ils devront vendre avec une taxation de 7%. Depuis longtemps les libraires indépendants qui s'en sortent le mieux ou le moins mal, savent attirer et fidéliser leur clientèle de lecteurs par des découvertes de bons et de grands textes, par la promotion des plus beaux livres de chacun de leurs rayons, par l'organisation patiente de leur espace de vente et de leurs vitrines, par des animations, des lectures et signatures avec des auteurs, par leur implication dans leur quartier... Ils ont aussi su se doter depuis la fin des années 90 d'un syndicat unitaire combattif et efficace, le Syndicat de la librairie française, qui concentré aujourd'hui la mobilisation contre la hausse de la TVA. C'est désormais au public des lecteurs, aux décideurs du monde du livre et de l'édition et aux pouvoirs publics de se prononcer sur l'avenir de la librairie indépendante en France. Nous, libraires, nous voulons croire à la noblesse de notre métier, à son rôle indispensable dans la diffusion de la création littéraire et de la pensée. Nous sommes convaincus que notre métier a un avenir.

 

MERCI Patrick. 

Publié dans lifeislifeblablablabla

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Balbylon 18/01/2012 12:05

Concernant ta remarque sur le fonctionnement d'Amazon et le besoin de responsabiliser le consommateur, ça reste de l'utopie. Il suffit de regarder comment fonctionne la grande distribution
alimentaire. Tout le monde ou presque cherche le moindre coût. Il ne reste que les marchés de niche aux autres.
La responsabilisation politique passe après le critère économique pour ceux qui ont des moyens limités.
La question qu'il faut se poser est:
Qu'est-ce que propose actuellement un libraire et qu'Amazon ne pourra jamais vendre?
La réponse est simple : Ses connaissances et son avis de lecteur.
Hors actuellement, un libraire ne gagne pas d'argent sur ça mais sur la vente de livres physiques. Le problème est là. Le consommateur qui est loin d'être stupide a bien compris que le service
était gratuit. Il faut le faire payer!
Mettre une sélection en vitrine est une sacré connerie! C'est faire cadeau du ce qui peut potentiellement permettre de vivre.

Balbylon 18/01/2012 11:48

Sujet très intéressant.
Pour moi, le métier de libraire tel qu'on le connait actuellement est voué à disparaître. Attention, je ne dis pas que les libraires vont disparaîtres!
Le libraire doit évoluer.
Pour l'instant, les livres se vendent encore majoritairement au format papier. Mais dans 10 ans, voir moins, le format papier ne représentera plus que quelques % des ventes. C'est exactement le
même schéma que la musique.
Donc la question est : évoluer vers quoi?
1/Se placer sur des marchés de niche, avec de fort taux de rentabilité. Exemple: De l'édition de luxe destinée à des consommateurs qui n'ont pas de problématique d'argent et qui cherchent plus une
qualité qu'autre chose. Et qui n'iront donc pas juste comparer les prix sur le net.
2/Vendre uniquement sur le net. A la fois du service et de la matière. Du genre "club de lecture", qui propose des sélections et des conseils, via un abonnement. Mais, c'est ce que propose déjà
depuis plusieurs années des vendeurs comme France Loisir par exemple. Et ce sera dur pour un libraire indépendant de s'incruster sur ce marché.
3/Ne vendre QUE du service. Sur le modèle des sociétés de services informatiques ou des éditeurs de logiciels libres. Ils ne vendent plus de matériel/logiciels (ou alors sans marge) et ne vivent
que sur la prestation de service.

Un libraire indépendant ne s'en sortira que si il évolue vers mes propositions 1 et 3. Et encore, la 3 ne marchera que si il a une force de vente suffisante pour convaincre de sa valeur ajoutée.

Paolo 08/01/2012 12:16

J'avais pas pensé que le gov monterait la tva sans touché à la loi du prisunic, ça c'est scandaleux et plutot énorme.
A coté de ça, le consommateur, dans tous les pays à toutes les époques, a cherché à maximiser sa fonction d'utilité (ou pour parler novlang son rapport qualité prix). En l'occurence, pourquoi
acheter plus cher ce que l'on peut trouver ailleurs ? Entendons nous, je ne dédaigne pas du tout le rapport humain qui est prôné par Patrick. Mais le même objet à des prix différents, c'est
injouable : il faut pouvoir justifier une hausse de prix par un service supplémentaire. La loi du prisunic n'a rien sauvegardé du tout : perso j'achète mes livres sur amazon.uk car je divise le
prix de mes livres par deux. Quand on voit l'état des libraires en grande bretagne, on peut se demander quelle solution est vraiment la plus viable. Tant qu'une hausse n'est pas perçue comme
justifiée par le consommateur, il n'achete pas. Deux solutions : offrir un meilleur service (augmenter la qualité ou la quantité), ou faire croire que le service est meilleur (marketing).

mélanie 12/01/2012 10:58



Mais si t'allais dans une librairie tu t'apercevrais vite que l'offre du meilleur service est vraiment là. Evidemment quand tu sais exactement quel livre tu veux, ça ne change pas grand-chose ;
si tu ne considères pas que voir des gens c'est chouette, le commander sur le net ou aller le chercher, c'est limite pareil. Et encore pas vraiment : quand tu prends un bouquin à un type qui
passe sa vie à lire, tu as une chance que ce type te dise "alors si vous aimez cet auteur vous devriez essayer celui-là", et hop ton horizon s'ouvre encore. Gratos! Le meilleur service est offert
en librairie, le marketing est chez Amazon. Ils sont très forts pour te faire croire que tout est mieux chez eux, et que la fonction "conseil" du libraire est remplacée par "les gens qui ont
acheté ce livre ont aussi regardé..."


 


Autre argument, plus rationnel : pour l'instant ce n'est pas trop cher parce que Amazon n'est pas assez fort pour imposer ses prix. Le jour où il le sera, on verra. Au delà du prix, c'est parce
qu'il y a des tas de maisons d'éditions, et des tas de librairies, que la création littéraire, scientifique, que les essais politiques, les réflexions sur l'actu, bref que tout ce qui fait que
l'homme n'est pas qu'une bestiole qui doit manger dormir et penser à autre chose qu'à la mort en rigolant avec la BD de Bigard ou en pleurant avec Marc Musso ou Guillaume Lévy, (tout ça est
essentiel aussi je ne le nie pas!) existe sur le marché. Si tu soumets le marché aux décisions d'un acteur omnipotent qui ne vise que le profit, alors risque de disparaitre tout ce qui n'est pas
vendeur ou rentable. C'est ce que vise Amazon, ne te leurre pas. C'est ce que Patrick explique très bien : plus de vendeurs de guitares, plus de conseils pour acheter des guitares. Une guitare
pas connue restera donc invendue, on aura tous les mêmes guitares, super. (ce sera alors beaucoup plus simple pour les industriels de nous vendre leurs produits)


 


C'est un vrai pb pour moi : ça ne te dérange pas de te dire qu'en donnant de l'argent à cette société, tu donnes de l'argent à une société qui fait subir à ses employés des conditions de travail
extrêmement difficiles, qui a des pratiques concurrentielles limite déloyales, qui se fout des auteurs et de la création, de la vie intellectuelle au sens large, bref dont le seul but est la
rentabilité? Les économies à tout prix? Vraiment? Vive le capitalisme quoi.


 


Après c'est un choix, tu as le droit de dire que tu trouves l'éthique d'Amazon respectable, que le monde est ainsi fait, et que c'est dans un monde dirigé par cette façon de voir les choses que
tu veux continuer à évoluer. Perso je crois très fort au consomm'acteur : acheter c'est donner des sous, du pouvoir, c'est augmenter (à une toute petite échelle, mais quand même) le pouvoir de
l'entreprise chez qui tu dépenses ton argent. Les puissants de ce monde sont de plus en plus les groupes industriels, de moins en moins des politiques. Le pouvoir qu'on a pour influer un peu sur
la marche de ce monde, il est aussi dans notre porte-feuille. Acheter, aujourd'hui, c'est presque voter. L'Amazon-world est-il un monde meilleur? (non!)