"Passer les concours de la haute fonction publique nécessite une préparation proche de celle requise pour qui veut conquérir Las Vegas en remportant le jackpot. Tout est question de bluff."

Publié le par gras teint

 

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"Lorsque j'ai été embauchée à la mairie, j'étais persuadée que j'allais vraiment pouvoir agir, apporter les compétences que j'avais acquises au cours de mes huit années d'études pour pouvoir faire la différence et ainsi permettre au service public de mieux fonctionner.

   Je sais, parfois, je suis d'une naïveté effarante. 
   Depuis les quelques six mois que je suis dans le service, j'ai successivement bricolé des rapports bourrés de chiffres et de mots incompréhensibles très sérieux qui n'ont jamais été lus, bidouillé quelques notes, fait semblant d'écouter dans un nombre incalculable de réunions bidon et joué à plusieurs reprises les agences de voyage en organisant l'accueil de délégations étrangères.
   Car lorsque de telles délégations débarquent, il faut oublier tout ce qui a été appris durant ses études et retrouver des réflexes simples : où les loger ? que leur donner à manger ? où les trimballer ?
   La réalité est en effet douloureusement triviale : nos invités étrangers préféreront toujours regarder la télé affalés sur leur lit dans leur chambre d'hôtel avant d'aller manger du foie gras à une réception officielle, plutôt que de m'écouter disserter sur l'intérêt de la certification des comptes des budgets locaux par les chambres régionales des comptes.
   Débat passionnant s'il en est.
  Alors que j'écoute Le Printemps de Vivaldi à la flûte de pan en attendant que mon appel soit pris par un opérateur de l'hôtel Mercure, je réalise qu'avoir appris le modèle IS-LM, les subtilités de l'article 6-1 de la Convention européenne des droits de l'homme et les exceptions au principe de séparation de l'ordonnateur et du comptable était peut-être finalement une perte de temps. 
   Parce qu'en fait, ce qu'on attend de moi, c'est que je prépare les vacances des autres, en somme. La maîtrise du Guide du Routard est donc infiniment plus utile que celle du Code général des collectivités territoriales.
   Une voix joviale me fait sursauter. Encore une adepte du "souriez au téléphone, cela s'entend !"
-Bonjour ! Céline, du groupe Hôtel Accor. Que puis-je faire pour vous ?
-Bonjour, je m'appelle Zoé Shepard, je travaille à la Mairie et nous recevons du 7 au 9 novembre prochain une délégation de 58 Chinois que nous souhaiterions loger dans votre hôtel.
-58 chambres, donc ?
-57 chambres et une suite pour le maire de notre ville partenaire. Pour le règlement, pouvez-vous nous faire un devis rapidement, afin que mon directeur l'accepte et que je prépare le dossier ? Comme d'habitude, nous vous paierons par bon de commande, une fois la délégation partie.
-Très bien, répond Céline avec un enthousiasme apparemment inaltérable sans se douter qu'elle ne verra la couleur du règlement qu'une fois que la facture sera passée par les circuits sinueux et redondants de la collectivité, soit dans deux mois au plus tôt. J'aurais besoin des noms exacts de toutes les personnes de la délégation chinoise.
-Je vous ai fait faxer la liste il y a une dizaine de minutes par notre assistante. Vous ne l'avez pas encore reçue ?
-La seule chose qu'on ait reçu de la mairie, c'est 5 feuilles blanches. Sur la première il y a un carré avec "Merci de faxer ce document !" suivi de notre numéro de fax ...
   Coconne a encore trouvé le moyen de faxer les pages dans le mauvais sens !
-Probablement un souci au niveau de notre fax. Je vous renvoie la liste immédiatement.
-Je vous remercie, Mlle Shepard."
Voilà. Avant de lire ce livre (témoignage-romancé des déboires d'une jeune fonctionnaire consciencieuse et donc effarée), je n'étais pas contre payer des impôts parce que je me disais que c'est le moyen idéal pour qu'une société solidaire fonctionne, redistribution des richesses etc. Oui madame. Mais après j'ai lu ce livre et là je me dis que je serais pas trop contre payer des impôts pour que des gens travaillent en vrai.

Allez, ça se lit vite, ce n'est pas suuuuuper bien écrit mais c'est divertissant, rigolo, et ça donne de bonnes occasions de râler contre l'administration. Ce que, avouons-le, on adore. A mort les fonctionnaires fainéants.


Absolument dé-bor-dée ! ou le paradoxe du fonctionnaire, Zoé Shepard, Albin Michel, 300pages, 7euros20

Publié dans roman français

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