Tu te souviens Jean-Paul, tu m'avais dit hé, tu critiques les clientes et pas les vendeuses, ouh c'est pas très juste, et je m'étais foutue de ta gueule.

Publié le par Gratin

 

Il est entré dans le magasin avec ses grands yeux bleus un peu haut perchés.

Evidemment c'était un homme, je lui ai sauté dessus.

 

-bonjour monsieur, qu'est-ce que vous recherchez?

-non je regarde pour l'instant.

 

Se faire rembarrer par un homme c'est rare; même s'il avait souri j'ai été forcée de l'appeler connard dans ma tête. (ha oui non mais parce que vous croyez que les vendeuses aiment les clients?)

 

Deux minutes plus tard il me rappelle et il me demande s'il peut essayer.

 

 

 

 

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-bien sûr!

Sur ce coup-là j'ai été bonne, sauvée par le petit frisé des Champs-Elysées. Rien à voir avec mon petit frisé à moi hein. Il avait acheté un string violet. Après essayage aussi. Les nez de mes collègues s'étaient vilainement froncés. Mes sourcils itou du coup. Putes.

 

Et puis aujourd'hui ce grand homme aux yeux bleus réécarte le rideau de la cabine et me demande après avoir mis un peu de rouge sur ses joues:

-vous pourrez venir me dire si ça me va?

 

Sur ce coup-là j'ai été mauvaise.

Je ne sais s'il l'a senti, je suis plutôt bonne actrice, après une milli-seconde d'hésitation et de malaise je lui ai ressorti mon bien sûr chaleureux et souriant.

Je n'ai pas été mauvaise / j'ai raté un truc.

J'ai été mauvaise / j'ai eu des idées de merde.

 

-ho mon dieu il veut que j'aille voir. Il a deux boxers en dentelle. Il va mettre les boxers en dentelle et il veut que j'aille voir. Il a de la gentillesse dans les yeux et alors, c'est peut-être un pervers. Il prend son plaisir comme ça, il va essayer sans son slip et je vais passer la tête par le rideau et je vais voir un truc que j'ai pas du tout envie de voir à cause de cette putain de dentelle. Bon dans ce cas-là que faire, mélanie ressaisis-toi. Rire. Voilà je vais rigoler, ça désamorce le truc. Okay, prépare-toi à rigoler. Hahaha. Hihihi. Ouais, plutôt hihihi. Ou alors c'est un test. Genre comme ce documentaire avec une grosse et une maigre qui viennent avec le même CV et qui ont pas le même accueil. La mamie de tout à l'heure a aussi pris un boxer, ils sont complices. Ha mais c'est ça. Mais elle a pris un boxer en coton, et elle m'a pas demandé de la regarder. Pourquoi? Ou c'est une blague? Je suis peut-être à la télé là. Je viens de dire hahaha hihihi ouais plutôt hihihi à la télé. Merde. Ils font une émission de canular qui teste si les gens ont l'esprit ouvert. Voilà non mais oui, c'est sûr c'est ça, ils veulent voir si j'ai l'esprit ouvert. Hé ben attends je vais leur montrer moi, que j'ai l'esprit grave

 

FERME.

et si c'était juste un client?

 

Ha bah il en a fallu du temps.

Pourquoi s'emballer autant alors que l'exacte même scène s'est reproduite des centaines de fois avec des centaines de femmes? C'est quoi le truc, les hommes ont pas le droit à la dentelle? C'est rare, donc bizarre? Rare, donc à mépriser? Rarement réalisé, donc à discriminer?

 

 

Je suis bien profondément convaincue qu'on est dans une société encore bien ficelée par des beaux tas de préjugés bien moches et bien inutiles. Je croyais que penser ça me donnait le droit de dire que je suis quelqu'un de cool et de tolérant. Et au fond quand j'y réfléchis, je m'en fous vraiment qu'Elton soit homo, que Ricky aime la broderie ou que Marcel porte de la dentelle.

Tout est malheureusement dans le réfléchis.

Pourquoi réagir comme ça?

Pourquoi partir tout de suite sur des hypothèses aussi abracadabrantesques qu'insultantes pour ce grand monsieur timide aux yeux bleus?

Pourquoi, si je suis convaincue qu'une telle situation doit être considérée comme anodine, me fais-je quand même la remarque que cette situation doit être anodine? 

Pourquoi me souviens-je encore de ce petit frisé des Champs-Elysées et pas des autres clientes de cette époque d'il y a deux ans?

 

 

Je croyais être cool et tolérante.

Je ne le suis pas.

Je veux être cool et tolérante.

Je sais que je dois être cool et tolérante.

 

La société est un cadre dont on ne peut pas s'extraire, à l'intérieur duquel s'exprime et qui conditionne toute notre pensée. Enfermés dans ce qu'elle vous balance vous êtes forcés de le recevoir et d'en faire quelque chose. En tant qu'être pensant un peu, les trucs malsains type jugement pseudo-moral, préjugé, intolérance, homophobie, racisme, vous êtes censés les refuser.

Certains pètent un cable et appellent leur groupe FB "un bon nègre est un nègre mort".

Certains se raccrochent à la petite bouée de ma grand-mère, ha oui non mais moi ça ne me dérange pas, tant qu'ils restent discret et que je n'ai pas à le voir.

Certains conscients que tout ça n'a aucun sens clament bien fort leur coolitude et leur tolérance.

Puis partent en sucette le jour où un monsieur de la gentillesse bleue plein les yeux leur demande un conseil sur de la dentelle. De la gentillesse et un petit malaise aussi, parce qu'il sait que ce dont il a envie est mal vu. Mais d'où? D'où on voit mal ce dont il a envie?

 

 

 

On pourrait croire qu'après des années de réflexion et de lutte il existe des gens à qui ça ne pose aucun problème. J'espère.

 

"L'habitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles: morales, sociales, religieuses, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions". (Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire)

 

Le combat contre la facilité des préjugés est un combat de chaque instant. Et de chacun. Et de tout le temps.

 

(et les loulous, ça vaut aussi pour le coup du ouh mais quel contexte économique effrayant, réfugions-nous, cachons-nous, planquons-nous, vite et sans réfléchir, dans les jupons de Jean-Marine.) 

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